Daily Archives: 1 mars 2013

Accident bête

Savez-vous ce qu’est un Whodunnit ? Derrière ce nom un peu barbare mais fort rigolo se cache un mécanisme littéraire sympa et connu de tous. Ça concerne le genre policier et c’est un type d’affaire où un cadavre et découvert, autour de lui gravitent une bardée de personnages et l’un d’entre eux est coupable. Le but du jeu va être de découvrir qui, d’où le nom, une contraction sympa de « qui l’a fait » – point d’interrogation sous-entendu. Le jeu du Cluedo est un Whodunnit ludique, par exemple. On retrouve ça partout et ça a fait les armes du genre. Wargrave et son complice sont l’un des deux premiers plot twist du genre – notez que, dans une proportion qui serait intéressante à trouver, il s’agit d’un duo.

Pour absolument aucune raison, ce post sera illustré avec le générique creepy de 3615 USUL

Bon. Le reverse whodunnit est tout aussi célèbre – on sait immédiatement qui a commis le crime, il n’y a pas d’autre piste et on a vu le gonze se faire assassiner. Le but de la fiction est donc de nous montrer comment le salaud va se faire coffrer par le gentil héros. Ou anti-héros, parce qu’on est en 2013. Peter Falk, lieutenant Columbo, à la barre, z’êtes le pro de ce genre d’histoire.

Ok mais pourquoi tout ça, finalement ? Parce que ce sont des genres policiers sérialisables à l’infini.
… et le manga Détective Conan tend vers cette infinité. Seigneur, pourquoi.

Oui, ok, j’ai déjà fait ce post il y a un peu moins de quatre ans. Lâchez-moi la grappe, disons que c’est une mise à jour un peu mieux écrite. Alors, cher Internaute, laisse-moi te prendre par la main. Détective Conan est un manga publié par Kana. Au Japon, il parait depuis 1994 et atteindra sans problèmes, d’ici cinq mois… le tome 80. QUATRE-VINGT. Imaginez un manga. Imaginez-le doubler de volume, magiquement. Répétez l’opération cinq fois. Ça ne représente pas encore les 71 volumes publiés en France. Merde quoi, ils arrivent à raconter une histoire en mettant un micro-dessin sur chaque tranche de brochure, façon flipbook. Une adaptation animée existe, a donné lieu à un nombre incalculable de film, un générique français un peu crétin et le tout était diffusé sur France Truc vers 2004-2005, autant dire il y a une éternité – dans une version exsangue et assagie. Version assez moche et mal animée, avec pour probable fétiche les oreilles de géant. Sympatoche quand on a une grosse dizaine d’année mais complètement anecdotique pour les autres.

Et oui, je les ai tous. J’ai commencé ça il y a quasiment dix ans (c’est probablement mon deuxième manga) et j’y suis toujours. Ça me prend plus d’une étagère Billy. Posés les uns sur les autres, on dépasse le mètre de hauteur. Non, vous n’hallucinez pas, une rangée complète ne peux pas dépasser les soixante neuf mangas, ce qui n’a cesse de nous rappeler comme ce chiffre est rigolo. Après un rapide produit en croix, ces soixante et onze tomes doivent avoisiner les neuf kilos. Damn, qu’est-ce que je vais en faire ? Le moment venu où il faudra déménager, vais-je demander une pièce Shurgard rien que pour ce manga ? Pourquoi prendre tant de place alors qu’elle pourrait abriter, je sais pas, mon corpus de mémoire qui trône en pyramide à coté de mon lit ? Autant de terribles questions qui ne seront jamais résolues et qui s’aggravent à chaque nouveau tome. Ils sont jolis ces petits volumes à fond uni mais à ça devient embêtant à un moment… et ça c’est uniquement pour brosser l’aspect physique. En ouvrant le tome, le souci est tout autre.

Ne vous méprenez pas, Détective Conan est un bon manga. Le fait est que je peux même pas faire une blague de type « faites tout de même attention parce que c’est comme s’engager pour un plan épargne logement » ce qui tombe un peu à l’eau, vu que la série est engagée depuis DIX NEUF ANS. On va parler chiffres, on va parler bien. Vous le savez sûrement, c’est l’histoire d’un détective-lycéen empoisonné qui se voit rajeunir de dix ans. Il passe donc de 17 à 7 ans. Tout baigne, mais il ne grandit pas. En 2013, il aurait physiquement 26 ans… mais 36 ans en vrai. Le problème initial serait donc compensé depuis longtemps et il aurait la mentalité d’un quadra, quand même rarissime pour un shonen. Vous me direz « peut être que le temps est figé ? » Non, c’est pas possible, parce que la technologie évolue avec l’univers. Aujourd’hui, on fait référence aux réseaux sociaux, etc. Au début du manga, le téléphone portable est encore une invention lointaine. Le monde de Détective Conan est donc coincé dans une sorte de bulle temporelle… ou dans l’immortalité.

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QUOIQUE. Évidemment, la capacité principale de notre héros – Shinichi Kudo de son prénom, beau gosse à ses heures – est de semer les cadavres, ce qui nous prouvera en fait que dans le dernier tome, on apprendra que ce manga n’est pas l’histoire d’un détective mais bien celle d’un dangereux psychopathe schizophrène qui a coffré des milliers d’innocents (alors très convaincus de leurs meurtres) – bref, je digresse. Les personnages n’ont plus de vie quotidienne. Ils ne font que tomber sur des foutus cadavres. Les femmes des morts s’en foutent après cinq secondes, c’est devenu un truc commun et banal là-bas. Et encore, les persos principaux sont toujours proches des-dit protagonistes, là où un whodunnit normal nous introduit l’univers sans le policier qui n’est appelé qu’après coup.

Le schéma d’un Détective Conan est simple. Au tout début, l’histoire prend trois bonnes pages recto verso pour introduire son casting et ses différentes strates : Shinichi, sa copine qui attendra vingt siècles pour comprendre que la disparition de son amoureux et l’apparition de ce gamin à la même tronche ont en fait un lien, le père de cette dernière – un détective pérave, etc etc. Niveau 2 : les copains de classe de Shinichi, alias Conan Edogawa. Une bande de joyeux drilles qui ont droit à des aventures exotiques façon club des cinq et qui, par exemple, TOMBENT SUR DES CADAVRES. Putain mais le taux de criminalité au Japon donne pas envie. Bref. L’histoire de fond est simplissime : les « hommes en noir, organisation crypto-mafieuse responsable de la compression verticale de Shinchi, font de sale coups et prouvent que ce sont de vrais méchants, en semant des cadavres, par exemple.

Le bodycount de cette série est donc très élevé, fatalement. Le p’tit Conan peut pas faire deux pas sans tomber sur une situation qu’on lui introduit, un petit microcosme et un harem de perso contenant un coupable. C’est une affaire bien précise qui m’a fait tiquer pour écrire ce post : dans le tome 71, Conan et sa crew partent à Londres. D’une part, ce voyage a une origine surréaliste (oh! On a rien fait et une bourgeoise nous invite à Londres! Improbable facilité de scénario !) ce qui prouve que plus grand chose n’est demandé niveau rigueur ET il me semble que c’est la toute première fois qu’ils partaient à l’étranger. Un peu absurde après deux décennies, donc.

Grossomodo, le schéma diégétique – comprenez le déroulement de l’action, presque automatique – est le suivant. Une affaire : un whodunnit. Puis un deuxième. Puis un reverse whodunnit. Un épisode « club des 5 » avec les petits de primaire. Un des deux premiers, puis une affaire de vol « Kaito Kid » pour diversifier un peu. Reprendre du début, avec quelques folies de temps en temps, du genre une affaire où tout le monde sauve sa peau – quelle débauche, quoi. La totale banalité des meurtres n’étonne plus personne et l’auteur se retrouve à user de procédés déments pour justifier tel ou tel truc. On s’en fiche, plus rien n’a vraiment d’importance dans Détective Conan, on a du mal à la prendre au sérieux. Pourqwadonk? Des petits soucis qui s’aggravent avec le temps.

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Bon, les affaires sont au cœur du manga alors parlons-en. D’une part, il faut faire preuve de trésors d’imagination pour élaborer autant de micro-histoires en si peu de temps. Le travail de Gōshō Aoyama est admirable, c’est vrai. Le truc c’est qu’il a cette tendance récente de fonder toutes ses « solutions » sur la langue japonaise. Des jeux de mots, ce genre de choses – larguant le lecteur et donnant au passage des boutons aux traducteurs de Kana. Ces sauts de langue font le gros du manga depuis peut être une vingtaine de tomes. Dur quoi. Surtout quand le lecteur est sensé avoir toutes les cartes pour résoudre le mystère en même temps que les personnages, les indices sont toujours distillées. Ça fait donc un certain temps que nous lisons ce mangasse en mode automatique et c’est pas étonnant avec une série si… euh… sérialisée. D’ailleurs, le suspense est rarement là, en 71×3/4 affaires, le méchant de l’histoire a toujours été démasqué. On peut pas envoyer des innocents en taule comme dans L.A. Noire.

Et le truc qui fatigue : ces mêmes affaires sont de moins en moins originales. C’est inévitable, après tout ce temps, mais au début chaque histoire avait le mérite d’avoir un cadre spécifique, une résolution spécifique, surtout avec les premiers tomes dont les résolutions étaient ScoobyDooesques au possible (vous savez, comment élaborer un mécanisme tueur avec trois bouts de bois et un trombone) tout ça devient de moins en moins thématisé. La dernière affaire qui m’a marqué doit tourner autour du tome 45, donc vers Juillet 2005 (mémoire des chiffres, cherchez pas) – une histoire de meurtres en série familiaux autour d’un Stradivarius. C’est probablement la caution musicale du bouzin qui me fait évoquer cet exemple, d’ailleurs. A moins de faire un meurtre dans l’espace, on ne risque pas d’avoir de regain d’attention (même si ils viennent de publier une affaire de fond relativement originale, très longue et toujours à Londres)

Parlons style, parlons bien. Le « temps étendu » dans Conan est un problème, pas spécialement assumé, pas spécialement caché, soit. Mais quid de l’histoire de fond, celle des fameux « hommes en noir » qui ont tous des alcools pour nom de code? Elle progresse… au rythme effrénée d’un RER A entre Nanterre Pref et Houilles pendant les heures pleines. Du genre « rythme FFXIII ». Une affaire vaguement liée à la toile de fond tout les quinze tomes. Et encore, elles ont arrêté de faire avancer l’histoire depuis une trentaine. Aoyama fait un peu « semblant » en introduisant de nouveaux personnages, en insérer de nouvelles pistes qu’il oublie cinq minutes plus tard. C’est un chouilla criminel et irritant. Aucun signe ne montre qu’il compte changer cet état de fait.  Après tout, vu que je me suis enquillé des 70 tomes précédents, pourquoi abandonner,hein? L’histoire de fond pourrait sans trop de problèmes rentrer dans un seul tome. Embêtant.

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Et j’en ai marre de tout ça, sérieux. Maaarre.

Parce que ouais, l’ensemble est lourd. Pour allier le style industriel aux origines du style industriel, je me suis mis à exclusivement lire Conan dans le métro. Je suis presque infoutu de me poser quelque part et de me plonger dans une affaire et ses tartines de textes, de doigts pointés et de petits nez mignons et triangulaires. Voilà. Ca ne bouge pas, c’est figé, c’est voué à nous survivre. Tous ces tomes colorés font un très beau dallage, pour un toucher proche du tapis de lutte. On pourrait jouer à Domino Day avec. On peut jouer au Kaplas. On peut aussi les lires. Mais pitié, pitiééééé, flinguez moi Shinichi, ou les hommes en noir. Faites que ça ceeeeesse. Sauvez la forêt, mangez un Détective Conan.

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