Une épée dans le genou

Avant, je n’aimais pas l’héroïc fantasy, mais ça c’était avant.

Prenons le temps de mater le générique. On dirait une évolution logique du vieil opening de Boonanza, cette fois avec bien plus de moyens, d’inventivité et d’écriture derrière. Dans ce petit joyau, l’astre du jour survole une version miniature de Westeros. Les lieux-clés de la série apparaissent, se construisent comme autant de petits éléments mécaniques. On fait le tour, parfois en repassant au dessus du soleil, une fois fini, on revient au cœur, l’un de ses axes se révèle, c’est la « title card ». Il est fantastiquement léché, précis et évolutif – les lieux du continent qu’on visite diégétiquement sont, évidemment, voués à changer. Cette série est formidable avant même qu’elle ne commence et cela faisait déjà quelques temps qu’on avait pas vu un aussi beau générique.

Enfin… il y a peut être celui de BoardWalk Empire, planant, où Buscemi reste un peu ébahi devant son océan d’alcool de contrebande mais il n’y a pas cet esprit créatif, ce fait-main qui donne encore plus de charme au truc. En revanche, les deux sont estampillés HBO! Une chaîne du câble américain qui, jusque là, n’a produit que des merveilles (Treme, Six Feet Under, Oz, John From Cincinatti et et et et The Wire) et il me semble impossible que vous n’ayez jamais entendu parler de Game Of Thrones. Impossible. C’est un phénomène sériel particulièrement apprécié des Internets depuis la diffusion de la première saison au printemps 2011. Il me paraît tous aussi improbable de devoir préciser que c’est avant tout l’adaptation d’une grande saga rédigée Georges R.R. Martin. Parlons-en : vous avez probablement déjà vu le premier tome en magasin (avec Sean Bean en couv’ donc, ça casse un peu la cohérence d’ensemble et c’est dommage) et vous aurez donc derechef constaté qu’ils sont très gros. La légende prétend que le tome 3 est aussi fourni que l’intégrale du Seigneur des Anneaux. Comme beaucoup de trucs de fiction, c’est une heptalogie. Le premier tome a été publié en 1996, le sixième est en cours de rédaction et le dernier n’est encore qu’une vue de l’esprit. Pour les curieux, non, je ne connaissais pas la saga avant de tomber sur la série et pour répondre à un vieux commentaire, oui, je ne vais pas évidemment me contenter de cette adaptation, pensez bien que mon mois d’Aout va y être consacré.

La vraie question, c’est « est-ce que l’un va rattrapper l’autre? » hé bien, pour donner un peu de temps à l’auteur et parce que le contenu a l’air énorme à adapter, le troisième bouquin va occupper deux saisons. Cap laisse six ans à Martin pour boucler son œuvre si les audiences restent au rendez-vous. Pas si évident que ça mais à ce stade, on peut supposer que son univers est déjà réfléchi jusqu’à sa conclusion. Bref! Assez de méta, aujourd’hui, j’aimerais vous parler de la série. C’est bien entendu une fiction de genre et ce n’était pas vraiment gagné avec ma pomme – pour reprendre l’exemple précédent, je n’aime vraiment pas le Seigneur des Anneaux. Je trouve ça un peu chiant. Non… attendez… pas trop fort…

(C’est si bon.) Donc non, je n’ai jamais accroché à l’autre truc avec Sean Bean. Ça m’a un peu formalisé pour des années à éviter les univers singeant le même postulat. En ce qui concerne Le Trône de Fer, passé la toute première séquence un poil longuette, le pilote vous happe définitivement dans ce monde alternatif. Je vais donc tenter de pitcher le bazar MAIS sachez qu’il n’est déjà pas évident de comprendre tout ce qu’il se passe en plongeant directement dans l’adaptation.

Nous sommes donc à Westeros, continent imaginaire. Époque tout aussi imaginaire – qu’on cerne quand même vaguement, parce qu’un continuum qui organise des joutes passe rarement son temps libre sur Internet – l’hiver approche. C’est une mauvaise nouvelle, il peut durer plusieurs années… et Westeros, c’est un peu comme Groland ou l’univers de Soul Eater : les biodomes sont extrêmes et séparés par trois mètres de fleuve. Le Trône de Fer est le poste clé de King’s Landing, convoité par plusieurs grandes familles. Les Stark, Lannister, Baratheon et autres Targaryen ont tous un rôle à jouer dans cet espèce d’échiquier géant. Chaque famille a un trait de caractère et un alignement qui revient souvent : les premiers sont droits dans leurs bottes (quitte à perpétuellement se faire niquer), les autres sont des petits malins toujours prêt à tirer leur épingle du jeu… la « main du Roi » vient de mourir. Ce dernier, gros plein de soupe décadent, descend voir son vieux pote Neddard Stark pour lui proposer ce poste de grand mufti du Royaume. Pendant ce temps, Daenerys Targaryen – dernier vestige d’une maison rebelle et diminuée, est vendue pour un mariage arrangé ; Elle reçoit trois œufs de dragon en dot. Jon Snow, bâtard de la fratrie Stark, va prendre serment pour aller ad vitam faire le guet au « Mur ». Au delà, vers le Nord, les bestioles et sauvages guettent…

Voilà pour les très grandes lignes mais une escalade de faits va déclencher une guerre sans précédents entre les différentes factions… et GoT est avant tout une affaire de personnages. Ils sont nombreux – c’est un peu comme le conseil d’administration qui ouvre chaque Largo Winch, il tourne vite – et très caractériel. Ned Stark, le lawful good. Robert Baratheon, l’archétype du Roi bedonnant. Jaime Lannister, compétent mais pédant comme pas deux. Tyrion Lannister, la badasserie incarnée (ce personnage est FAIT pour être aimé et c’est effectivement très efficace) Jon Snow et son répertoire de regards dans le vide, etc etc. Chaque famille à son arbre généalogique complet, son lot de personnages secondaires et de petits rôles, tous formidablement bien choisis.

La justice à Westeros est assez expérimentale

Ça parait un peu idiot de reprocher un truc pareil à une série mais elle se permet de ne pas nous prendre pour des inattentifs, GoT ne met pas particulièrement son emphase sur l’exposition. En amorçant une série ou un film, un scénariste va souvent faire dire à son personnage son nom, âge, job, rapport avec untel de manière toujours un peu maladroite car purement destinée au spectateur. Avec cette série, c’est comme si on chopait le train en marche et il faut, du coup, s’accrocher un minimum – il m’a fallu vérifier si j’avais bien pigé la portée du cliffhanger introductif. Je déconseille franchement de regarder des épisodes en faisant autre chose (vérifier ses mails, etc) même pendant ces rares phases un peu plus « vides » (le début de la Saison 2, notamment) car c’est là que sont disséminés tous ces petits indices scénaristiques qui ne seront jamais répétés. Je ne sais plus dans quel magazine anglophone j’ai pu lire « Regarder Game Of Thrones, c’est comme être catapulté dans le Proche Orient… »

GoT ne fait absolument pas semblant d’être une série de genre. On ne pousse pas le vice jusqu’à l’anglais jolly et les but thou must mais le vocabulaire est adapté. Les costumes sont super cools. Les décors sont sublimes et alternent entre les sets démentiels et les plans purement synthétiques qui déchirent, tout de même. Des villages primitifs, un château, l’Islande filmée dans ses paysages extrêmes… mais aussi des territoires exotiques, désertiques… il est extrêmement difficile de concevoir que le budget de cette série est relativement réduit. Ce paradoxe explose dans l’épisode 2×09, « Blackwater ». On ne quitte pas des yeux le même lieu, on pourrait penser que c’est une question de restriction budgétaire et NON! C’est l’épisode le plus cinématographique de l’ensemble… et quel pied, les enfants. De toute manière, tout ce qui précède est tout aussi bien mais plus dispersé : on suit tel lieu cinq minutes, puis un autre, puis un autre… une alternance cohérente entre la Ville 1, la Ville 2, le Mur, le Campement 1, etc.

Tout à l’heure, je parlais d’héroic fantasy. Il s’agit de faire la distinction entre plusieurs genres : merveilleux, fantastique, SF. L’élément surnaturel peut être soit accepté par tous, soit du jamais vu, soit jamais concevable. GoT s’amuse pas mal à tordre les genres et à jouer sur cette ambiguïté… et pas éternellement, heureusement. D’ailleurs, les plots twists se basent parfois sur ça – oui, il y en a quelques uns. Ça reste une série d’action et certaines fin d’épisodes sont carrément brutales! … et il y a un gros spoiler dans la Saison 1 qui est pratiquement admis « old » mais je ne vais pas m’amuser à le considérer tel quel… et comme d’habitude avec HBO, je tombe toujours très en avance sur les dernières minutes d’une saison. Les climax respectifs posent toujours les bases de la suivante : il s’agit davantage d’une succession de situations changeantes que d’un grand évènement organisé. Hé oui, GoT, c’est l’évolution d’un planisphère, pas d’un château! C’est formidablement bien écrit, duh. Un esprit chagrin comme le mien pourrait se formaliser, se dire « Oui alors c’est plein de violence et de doggystyle » – et même ce dernier exemple, aussi brut de pomme soit-il, incarne un pan crucial dans l’évolution d’un personnage.

Des – putain – de – bons – persos

Y’en a, des persos. Tout un panthéon de personnalités et de gueules incroyables. Des dingues, des incestueux, des brutes, des petits malins, des sclérosés. Un vrai bestiaire servi par un casting épatant (seul Viserys reste un peu fatiguant dans son interprétation de Salazard Serpentard) et qui a la particularité de ne pas avoir de méchant fixe. Ce rôle est tenu par des pathologiques… ou des gens issus de relations consanguines (si on met autant l’emphase sur ce fameux Mad King, ce n’est pas innocent) – Peter Dinklage y trouve le rôle de sa vie : celui d’un nain très pragmatique dépassé par les évènements. C’est aussi une série qui arrive à nous faire détester des gens. De manière viscérale. Par opposition, elle nous fait soutenir des persos – cela donne de fabuleux jeux d’empathie entre le téléspectateur et la série. Certains persos sont cons, mais alors cons… tandis que d’autres ne sont là que pour faire la petite remarque sarcastique de trop – c’est pourquoi Littlefingers est souvent l’autre personnage favori de tous. Il y a ce brave Jorah, coincé dans les affres de la frienzone. Il y a Cersei, l’équivalent humain d’un glacier. Il y a Renly, monarque qui préfère les saucisses au tacos. Vous voyez, on retrouve les codes d’aujourd’hui dans un contexte médiéval, c’est génial! … et passé l’effet de surprise (là encore, cette omniprésence de boobs et de scènes de cul) tout ça devient complètement naturel. Des persos, il y en a pléthore, ils sont tous bien écrits, cohérents, plaisants à suivre et ça c’est bon. D’autant plus que le show possède un véritable sens de la dramaturgie. Quand il veut te faire mal, il sait y faire. Quand il veut développer quelqu’un, il prend son temps mais on ne le voit pas passer. Quand quelqu’un prend la porte, ça reste logique mais on ne le voit pas forcément venir… et c’est épique, tout simplement. L’esprit y est, c’est ça le truc.

On peut aussi louer cette intention de ne pas se focaliser sur quoi que ce soit. Les enjeux sont éphémères, intangibles, tout le monde est toujours tendu pour une raison bien précise. En fait, chacun possède une storyline qui s’étend sur toute la saison et un épisode n’en sera qu’un fragment… c’est une construction épisodique rare qui permet une fluidité d’action accrue – EN REVANCHE, ce système affaiblit un peu la première moitié de la deuxième saison qui fait un peu trop appel à l’hypermnésie du téléspectateur – mais là encore, il faut suivre, les perches lancées sont très nombreuses et chacun reconnaîtra le pourquoi de tel ou tel passage souvent bien des épisodes après. Bon, je pourrais me fendre d’un mot sur la bande originale, sur les chorégraphies, les costumes mais tout ça est impeccable… et ce n’est plus une surprise, à ce stade.

J’ai l’impression de ne pas avoir rendu justice à cette série. Vraiment, faites moi confiance. Regardez là, même aveuglément. Elle est même un peu courte : malgré le format HBO (une heure) – il n’y a que dix épisodes par saison. Concrètement, nous venons d’en voir seulement le quart. Elle est bien écrite, épique, ses personnages sont impeccables. Une des première séries qui m’a complètement absorbé depuis longtemps. Coup de cœur qui va me poursuivre.

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4 Responses to Une épée dans le genou

  1. Galoo says:

    Je suis globalement d’accord avec cette apologie de GoT mais on dirait que selon toi, l’on ne voit pas le temps passer et c’est un peu exagéré. Il y a parfois des longueurs d’autant plus frustrantes qu’on aimerait bien que ce temps soit utilisé pour développer d’autres persos (ou pour laisser Tyrion sortir plus de Tyrionades). Exemple typique : Daenerys, qui d’une saison sur l’autre a droit à des scènes étirées (les galipettes avec Kahl Drogo ou ces scènes un peu vaines à Qarth où elle fait sa tête de chien battu) qui sont un peu frustrantes.

    Et si tu ne les a pas vu Concombre, ces vidéos bien foutues (SPOILER INSIDE) :
    http://www.collegehumor.com/video/6579356/game-of-thrones-rpg
    http://www.collegehumor.com/video/6791810/game-of-thrones-season-2-rpg

  2. anime says:

    Le trône de fer est un jeu trop difficile et trop compliqué à mon goût. Je ne suis pas vraiment un grand fan de ce jeu.

  3. Hackatosh says:

    De passage sur le blog pour signaler une merveille vidéoludique : To The Moon. Un jeu vidéo avec des graphismes de vieux rpg qui vous prend par la main pour vous conter une histoire émouvante et bien ficelé, le tout avec une OST d’une qualité rare. Ça prend que 2h30 à finir. C’est une expérience inoubliable, ça coûte 10 euros (si on l’achète~ ~~) et la moitié des bénéfices sont reversés à des associations caritatives en faveur des autistes. Faut prévoir des mouchoirs par contre.

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