La parole aux muets

J’ai ouï dire qu’on avait gracieusement laissé les clés sous le paillasson ici, et comme j’aime bien m’inviter dans les lieux inconnus pour y débiter ma prose sans modération, je ne vais pas manquer cette occasion. Le souci, c’est que je ne suis pas très doué en matière d’illusion, et que donc l’illusion que j’ai quelque chose de passionnant à dire après cette belle introduction va s’estomper. Hop, ça y est, elle n’est plus.

Et nous voilà face à une situation aussi embarrassante pour vous que pour moi ; que vais-je bien pouvoir dire ? Pouvez-vous me garantir que vous irez au-delà de ces premières lignes après un début si déroutant ? La vie peut se révéler étonnamment capricieuse hein ? Si j’osais une métaphore quelque peu audacieuse, je dirais que vous êtes comme un Andalou devant son gaspacho qui ne sait si l’assaisonnement sera à sa convenance ou s’il devra avaler une mixture colorée certes, mais bien fade. C’est comme ça, la vie nous dévoile des promesses qui risquent toujours de manquer de sel.

Alors pour quelque peu « condimenter » cette mise en bouche liminaire plantons quelques éléments de contexte, que Raymond Queneau aurait sans doute apprécié à leur juste valeur. Nous somme le 6 mai 2012, je suis assis, une tasse de café vide à côté de moi. Je viens de me laisser porter par des considérations sur la nature de l’Etat dans ses acceptions libertaires et proudhoniennes, et j’ai envie de vous écrire un message d’amour. En ce moment des millions de gens vont se rendre – ou se sont déjà rendus – dans les bureaux de vote pour accomplir leur devoir citoyen afin de déloger une tique d’origine hongroise qui suce le peuple depuis l’Elysée. Ce peuple ignorant qui ne se doute pas le moins du monde qu’il risque d’obtenir une victoire à la Pyrrhus, car une fois le nabot soustrait aux ors de la République, nous gorgerons sans parcimonie nos cellules adipeuses afin de devenir des cochons socialistes gros et gras aux commandes de chars soviétiques avec options. Mais je vous aime, peuple de France.

Il est bientôt 18 heures à l’heure où j’écris, ce qui implique que dans deux heures nous saurons officiellement ce que nous savons déjà. Et pourtant, même si le suspense est aussi excitant que la poitrine de Marina Foïs est généreuse, je ne peux m’empêcher de me sentir comme la pucelle avant le bal. C’est comme ça, peut-être une survivance d’une quelconque époque où les hommes étaient d’éternels enfants ingénus et émerveillés par les vanités quotidiennes.

Je suis assez ému en fait, car à cet instant précis, je me rends compte que c’est la trame belle et bigarrée de l’Histoire que je suis en train d’étoffer par ma modeste contribution, et je suis sûr que vous lirez ce message avec la gorge nouée, comme pendant le dénouement d’une pièce tragique.

Je pense qu’il est plus sage que je m’arrête là, j’ai peur qu’en l’absence d’une bonne libation d’alcool je ne puisse réfréner mon puissant désir de disserter sur la sémantique générale et les apports merveilleux qu’a faits Korzybski à la gnoséologie, et je ne pense pas que cela vous passionne au plus haut point. Je suis un peu désolé pour ces péroraisons de nature « beckettiennes » mais que voulez-vous, là réside l’un des maux de la démocratie ; en donnant la parole à tout le monde, on prend le risque de transformer le fou en tribun. Cela me rappelle d’ailleurs une glorieuse époque de l’histoire de nos voisins germains, mais il n’est pas dans mon intention de narrer cet épisode ici.

Merci, et au revoir d’être venus.

Michel Houllié

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4 Responses to La parole aux muets

  1. Laurent Gobenin says:

    GÉNIE !!!

  2. Concombre Masqué says:

    Prfrpfrpfrpf. :’D Je trouve que ce petit malin de perfounet à bien capté mon coté branle bourse et a synthétisé ça de fort belle manière. A valeur d’introduction, ça peut être classe.

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