Daily Archives: 29 juin 2011

Jeux de (très gros) dupes

Mini leçon de stylistique qui vous intéressera si vous n’avez pas fait des études de langue un peu techniques (et franchement, vous en avez de la chance parce que c’est très loin d’être le plus passionnant du lot) – ça ne durera pas longtemps, et avec un peu de chance, je vais vous apprendre quelque chose.

Il y a un mot que j’utilise souvent mais que je n’ai jamais pris le temps d’expliquer, c’est la notion de diégèse. Ce mot qui sonne très « catholique technique » est en fait à différencier avec la narration. En gros, dans une fiction, quelle qu’elle soit, il y a le temps de diégèse et le temps de
narration.

Le truc c’est que le premier indique le temps qui passe « intra-muros », dans l’univers de la fiction qu’il déroule. Le temps de narration, au contraire, est le « volume » qu’il faut à cet « espace diégètique » – que ce soit une unité de temps de lignes, de minutes, de pages, grosso modo le temps qu’il faut pour que la chose se passe mais matériellement.

Partons de « N » et de « D » pour simplifier un peu les choses.

Le rapport entre les deux créé donc des mécanismes qu’on connaît bien mais qu’on ne passe évidemment pas en revue toute sa vie. On peut faire des petites opérations en décrivant ce que ça donne le cas échéant…

Cas n°1 :

D>>N. « Je me suis enfermé dans la chambre d’hôtel avec Oniii-San. Deux jours plus tard, nous commandions des sandwiches car il commençait à faire faim. » Il y a une ellipse, on sait pas ce qu’il s’est passé entre temps.

Cas n°2 :

D=N. « En de début de partie de pétanque, je lance le cochonnet, je fais un petit cercle dans le sable avec mon pied et je pointais ma première boule. La promesse d’un instant inouable et ensoleillé » – comme dans la vraie vie, c’est équilibré.

Cas n°3 :

N>D. « J’avais faim, soudainement, je voulais manger des Dinausorus. Seulement voilà, toutes ces calories vont faire que je ne vais pas pouvoir me balader en bikini sur la plage cet été. D’ailleurs, est-ce normal que je mette un bikini si je suis un homme? Que dirait Marcel Duchamps? » Là, ça prends des plombes mais au final mon monologue intérieur ne prends qu’une seconde de temps réel. Ayez, vous voyez où je veux en venir? DONC.

CAS N°4 :

N>>>>>>>D : KAIJI.

781864059324c61143abdedb8db07d67-copie-1.jpgC’est un anime qui a plein de qualités mais il faut juste se débarrasser de ça immédiatement : si, dans Kaiji, diégèse et narration étaient un couple, le premier serait en cuir, fouet et talon aiguille sous lequel on trouverait les parties sensibles du deuxième. Cet anime de 26 épisodes n’aurait eu strictement aucun problème à raconter exactement la même chose… en 13. Il coupe tellement son action à l’eau que ça en devient super gênant mais là aussi c’est un sentiment mixé puisque même avec ce vilain petit paramètre, c’est un anime que je me suis englouti avec une vitesse rare, cette sensation d’enchaîner les épisodes sans voir le temps qui passe commençait à peser. Kaiji est plus qu’un anime qui étale trois minutes d’action sur cinq épisodes et c’est qu’on va essayer de démontrer!

Cet anime se démarque par trois faits qui le concernent sans toucher à son histoire, trois points que vous connaissez peut être déjà probablement :

– Il est très apprécié.

– Son design est… controversé. En plus de ne faire apparaître qu’une femme dans un petit caméo de trois secondes (son casting est 99,99% masculin) le trait y est extrêmement caractéristique, noir et épais et cultive ce fétiche bizarre des gens moches. Tout le monde y est très laid, le personnage principal éponyme peut démonter des pneus avec son menton et ses arrêtes de nez

– Une deuxième saison vient de démarrer au Japon, ce qui aide toujours pour s’y mettre.

 – Kaiji est donc un membre non officiel du Joe Bar Team (c’est vrai, avec un menton si proéminent et des traits de visages si anguleux, la comparaison se tient) et possède la même mentalité de glandeur heureux. Enfin, tout n’est pas si rose puisqu’il vivote de paris en tout genre qui l’enfoncent petit à petit dans les dettes impossibles à rembourser. En gros, son départ dans la vie active ne se passe pas très bien et c’est ce que veut nous montrer le premier épisode qui constitue la moitié d’action « posée » de cette première saison! Une grosse légume mystérieuse d’une activité mystérieuse débarque chez lui et lui propose de miser ses dettes en prenant part à une mystérieuse nuit sur un mystérieux bateau, il va mystérieusement accepter ce qui va le mettre mystérieusement dans le khakha… parce que ce jeu implique un très gros emprunt d’argent, lié à d’inévitables années de travaux forcés si il ne « s’en sort pas ». Hilarant running gag à partir de ce passage : ça devient pire, puis c’est encore pire, encore et encore, Kaiji s’enfonce dans les abysses du pire et des enjeux/situations complétement absurdes de glauquerie.

Pas évident de ne pas spoiler à partir de là mais c’est un anime qui ne rigole pas du tout. En tout cas, il fait peut être semblant deux ou trois secondes mais cette suite d’épisode est une longue progression vers le grandiloquent où le personnage est de plus en plus frontalement menacé par les pertes lourdes (et on ne parle pas forcément d’argent, vous voyez où je veux en venir)

Vous avez vu 13 Tzameti? Ce film si obscur et arty qu’il en devient coupable, surtout avec une intrigue de ce genre…

vlcsnap-2011-06-29-21h13m51s216.pngSouvent, Kaiji est laid, mais pour ce screen, il était laid ET ébahi

Non, en fait la référence plus pertinente dans la Japanimation serait bien évidemment Yu Gi Oh. La première partie de Kaiji partage d’énoooormes trucs avec ce bon vieux jeu-de-cartes-pour-enfants dont le manga était un régal à la lecture. Pourquoi? Il savait être glauque. Pas glauque putassier façon Confessions intimes mais sachant instaurer une très grosse tension chez le lecteur qui rentre à fond dans ce qu’il lit ou voit. La version manga était trente fois supérieure à son adaptation sucrée parce qu’il n’hésitait pas à sortir la carte étrange du « joue bien ou MEURS! » qui réussit toujours à faire décoller quelques sourcils. Perdre une partie c’était faire une chute mortelle, se faire découper les jambes ou se noyer, je me souviens bien de cette fameuse carte piège et de combo pas évident à sortir qui promettait la mort du joueur adverse dans les cinq prochains tours. CA DECONNAIT PAS.

Kaiji joue à ça et ne le fait pas à moitié. Vous devinerez aisément que Kaiji va subir une succession de jeux étranges, on en devine même le nombre vu le rythme auquel ça avance… et les 26 épisodes sont en fait la retranscritpion de deux nuits un peu dingues… qui se termineront logiquement. Ni vraiment bien, ni vraiment mal, logiquement. C’est un truc amusant avec Kaiji, on ne sait pas si il veut nous insérer une morale bien précise à grand coup de retournements de situation ou si il est juste pragmatique, n’empêche que son ouverture vers une seconde saison est prévisible et que sa non-issue preut frustrer quelque peu. Encore une fois, c’est surtout une question de cohérence et tout ça dépendras un peu de votre vision du personnage, comme ça vous pouvez aussi parier chez vous.

Bien… Kaiji a deux défauts, dont un qui peut ne pas déranger. Je le répète, son dessin est archi agressif et c’est la moche pride dans le pays de Kaiji, c’est pas vraiment le plus beau des pays! C’est plus ou moins cohérent dans un anime qui nous assène à quel point le monde est pourri et sombre, plus ou moins matériellement parce qu’il ne me semble pas qu’il y ai une foutue scène de jour dans cet anime. En gros, l’optimisme n’est pas là et cet esprit va bien avec cet opening un peu keupon qui reste en tête avec sa petite formule énergique.

Le dessin, l’esprit, les personnages, tout est laid. D’ailleurs, cet anime est aussi bon dans ce défaut puisqu’il sait vous faire détester un personnage. La beauté intérieure n’est pas de mise non plus et cet espèce de vieux bonhomme ayant une patate à la place du nez va rapidement vous donner des envies de meurtre avec son petit filet de bave moussue au coin de la bouche. (Vous avez le temps de le voir venir, c’est l’homme derrière l’homme derrière l’homme… l’habituelle hiérarchie des méchants)

L’autre défaut de Kaiji c’est ce que j’expliquais en introduction, à savoir son temps de narration abusément étiré. Pour tout vous dire, un épisode peut très nonchalamment ne mobiliser que trois ou quatre minutes de diégèse, il a donc une grosse capacité à tordre l’espace temps… à grand coups de métaphores appuyées, de monologues supra généralistes sur la société façon Death Note et de narrateur qui huuuuurle ses résumés. TIENS, D’AILLEURS! L’anime est carrément coupable puisqu’en début d’épisode, il n’hésite parfois pas à nous remettre deux ou trois minutes telles quelles de l’épisode d’avant en guise d’introduction. Je ne sais pas si il y avait un standard d’épisodes à atteindre mais on a très souvent l’impression d’être pris pour un neuneu inattentif à ce niveau là. Dans le premier « niveau », Kaiji est confronté à un jeu de cartes qui, de prime abord, est tout ce qu’il y a de plus simple. Notre anti-héros va d’abord se faire bousculer un peu (car dans Kaiji, on est pas à une décision absurde près) puis il va stratégiser son moindre mouvement, sa moindre pensée. Mais CHACUNE de ses pensées est systématiquement accompagnée d’un grand discours sur les enjeux, sur la société, sur lui, sur le Beaujolais Nouveau et sur cette franchise qu’il aurait pas payé si l’impact était plus
gros qu’une pièce de deux Euros. C’est pas tout puisqu’en dissertant sur Carglass, Kaiji va aussi se faire un gros trip visuel et imagé où Olivier va chevaucher une faille, symbole de l’échec –
et enfin, le narrateur va en rajouter une couche en hurlant. Il faut un assez bon seuil de tolérance pour supporter ça parce que ça devient très très vite lourdingue !!

Heureusement, Kaiji est l’un de ces animes minoritaires qui se bonifie avec le « temps ». Passé l’effet de surprise, la première partie peut être un peu lourdingue avec ses trois cartes abbatues par épisode et son interminable temps de réflexion. C’est une constante et passé l’effet de surprise, on s’habitue… mais la suite devient plus prenante. On comprends très rapidement que ça fonctionne en « arc-par-jeux » (c’est adapté d’un vieux manga, si vous voulez approfondir cet univers) et on attends tout simplement le prochain « truc » et l’acheminement du-dit « truc » car il faut bien un peu de cohérence et de continuité dans ce grand bazar. Très rapidement on abandonne cette mentalité pour se cramponner à son slip car étrangement, Kaiji sait très bien instaurer un gros malaise des familles chez le téléspectateur. L’anime subit une sorte de pic du midi du malaise quelque part (vous le repérerez facilement in situ) qui instaure un sentiment extrêmement rare, je ne sais pas si c’est une bonne chose ou pas. En tout cas, il arrive à déranger… mais est-ce parce qu’il est malsain ou juste très osé? Pas évident, pas facile de réagir, faut probablement pas trop se prendre le chou mais ça vire parfois en expérience sensorielle. Attention donc : ne pas se faire prendre par ce premier arc un peu mou du genou!

vlcsnap-2011-06-26-01h21m18s45.png Des personnages charismatiques!

D’autant qu’il pourrait aller plus loin. C’est le revers de la médaille : plus on le voit subir, plus on est A FOND LES BALLONS pour les fesses du héros et l’implication du spectateur pour un personnage va devenir quelque chose de concret, pour une fois. J’imagine que c’est comme Mario Maso : on souffre avec lui, on prend cher, on fait des concessions…. le sous titre de l’anime est « l’ultime survivant » et c’est quelque chose qui chope vite sa légitimité. Chaque victoire, chaque petite goutte d’espoir dans le merdier toujours plus profond dans lequel s’enfonce Dédé La Fouine est un soulagement, limite une victoire personnelle. Fuck la vie, Kaiji a gagné un truc cinq secondes! Vite! Encore plus de RedBull! Jouissif même si on sait qu’on va subir ça d’un bout à l’autre, il n’y a pas de réelle surprise jusqu’à la toute fin, soyez « tranquilles ».

Au delà de sa narration, tout ces petits moments où on se rends compte quelque chose ne va pas et qu’on entends le désormais « ZAWA ZAWA » – l’onomatopée du désespoir donc, comme si on entendais un coeur latin faire « FAP FAP » dans une adaptation imaginaire d’Onani Master Kurosawa – sont assez précieux (dans le bon sens du terme) et inédits. Loin de tout ces machins héroïques et colorés, ça fait une pause intéressante et ultra-négative, en plus de poser quelques « mécanismes » originaux… mais attention, ça se termine très bizarrement à ce niveau
là, vous verrez – et l’originalité n’est plus trop au rendez vous… on a un peu envie de chanter « Boooob le bricoleuuur » sur la fin.

Cet anime est extrêmement hybride. Son intrigue un p’tit peu putassière peut rebuter ou attirer gratuitement et il faut tolérer pas mal de choses mais j’ai passé un bon moment, en plus d’avaler complètement la deuxième moitié de l’anime. Des défauts, mais original et très prenant… en attendant la fin de la seconde saison, je recommande.

Ho, petit coup de pute final : c’est un anime qui adore nous passer en boucle le plan d’un tympan qui se fait percer.

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